50 nuances de grades

La saison 2023-2024 s’achève à l’aube de l’été avec, en point d’orgue, comme chaque année, les passages de grades dan.

Un certain nombre d’inquiétudes sur ces examens ont émergé au sein de notre collectif, tant à propos de leur organisation matérielle, que de leur conception.

Plusieurs questions et problèmes peuvent ainsi être soulevés :

1. D’abord sur la méthode : ces dernières années, beaucoup de décisions de la FFAAA concernant les passages de grades ont été prises en petit comité, puis relayées ensuite dans la structure fédérale sans consultation ou discussion avec l’ensemble du CTN et du CHG.

2. Du côté des examens, plusieurs problèmes sont apparus récemment :

– La tendance prise au sein de certaines ligues d’interroger parfois toute une « poule » de candidats sur une même liste technique (souvent celle donnée à simple titre d’exemple dans le règlement de la CSDGE). Sous le prétexte d’équité, cela nous semble particulièrement contre-productif : outre le fait que c’est souvent lénifiant pour les examinateurs, sans aucune marge d’adaptation face au talent ou aux erreurs des candidats, beaucoup se mettent à reproduire les erreurs du premier interrogé… Il paraît donc important d’avoir une réflexion collective sur cette dérive et d’éviter qu’elle ne s’installe comme une culture. Au risque sinon d’appauvrir le répertoire technique des pratiquants sur le long terme.

De fréquents changements décidés en comité restreint et imposés au plus grand nombre.

– L’organisation matérielle des examens semble également se détériorer : il devient fréquent de devoir examiner 3 à 4 « poules » dans la journée. Au-delà de 2 poules (soit une quinzaine de candidats), tous les examinateurs fatiguent et perdent en concentration et en lucidité. D’autant que le temps de pause, le midi, quand ce n’est pas le déjeuner lui-même, n’est pas toujours de mise.

Les gradés fédéraux participent volontiers à ce moment important de la vie des pratiquants et de la fédération (d’autres l’ont fait autrefois pour eux) que sont les passages de grades. Mais les conditions évoquées ci-dessus rendent ce moment de plus en plus pénible. C’est peut-être aussi pour ces raisons que certains ne souhaitent plus siéger dans les jurys d’examen. Et cette hémorragie de compétences induit forcément une augmentation du nombre de candidats par examinateur, ainsi qu’un bon nombre de dérogations pour intégrer des examinateurs ne figurant pas sur les listes officielles… Espérons que ce cercle vicieux n’est que conjoncturel et ne tient nullement à une politique d’économies de bouts de chandelles qui serait néfaste à la discipline.

– À cela s’ajoutent de fréquents changements décidés en comité restreint et imposés au plus grand nombre. Sans revenir sur l’exemple de la tenue des examinateurs (une année en dogi, l’autre pas ; ici oui, là non) ou sur la proposition d’examens à huis clos, abordons plutôt le cas de la nouvelle grille d’évaluation : élaborée en commission restreinte, sans concertation plus large, imposée au CTN et aux examinateurs sans aucune phase de test, cette grille a été effective dès cette session de juin, malgré des premiers retours assez négatifs sur son aspect « prêt à l’emploi ». Son « utilisabilité » semble en effet ne pas convaincre : caractère chronophage du remplissage des items, critères parfois hasardeux, pléthore de notes à attribuer… Faute de temps, les examinateurs sont contraints de « bricoler » : ils attribuent une note globale (sur l’impression générale), puis distribuent les points pour tenter de faire coïncider notes intermédiaires et appréciations. Le plus souvent, tout ceci se fait après les passages, parfois le soir, avec le sentiment de ne pas pouvoir remplir correctement sa mission de jury. Si le but est de rendre les décisions cartésiennes et inattaquables, l’ensemble demeure bien fragile et aboutit à une véritable « usine à gaz » de critères et de notes.

Les critiques constructives, visant à améliorer cet outil de notation, n’ont jamais été écoutées.

S’agit-il d’un examen technique ? d’une épreuve d’enseignement ? d’un mélange des deux ?

3. Le passage du 5e dan pose également de nombreuses questions, tant sur la forme que sur le fond : élaboré, là encore, par quelques-uns, il a été imposé clé en main à tout le corps fédéral, sans concertation avec le CHG ou le CTN.

Surtout, le cadre lui-même est flou : s’agit-il d’un examen technique ? d’une épreuve d’enseignement ? d’un mélange des deux ?

Les critères retenus semblent plutôt plaider pour ce caractère hybride : il faut d’être 4e dan, titulaire au moins d’un BF et enseigner depuis plus de 5 ans.

Notons d’emblée que cela écarte de toute promotion des pratiquants ou pratiquantes émérites, piliers de certains dojos, n’ayant jamais enseigné et ne cherchant pas à le faire.

Si l’on considère qu’il s’agit d’un examen d’enseignement, le BF, le CQP et autres diplômes ne remplissent-ils pas déjà cette mission ? Et, au contraire, s’il s’agit d’un examen technique, sans préjuger de l’excellence des candidats, comment se fait-il que sur 22 candidats, 22 soient reçus ?

Et pourquoi faire un examen à huis clos, un principe qui semble contraire à tous les examens et concours républicains en France ? Si la qualité présentée est indiscutable, cela devrait, au contraire, devenir une vitrine de la FFAAA…

S’agit-il donc vraiment d’un examen ? d’un examen de « haut grade » ?

Rappelons d’abord qu’il n’existe aucun passage technique de 5e dan dans le système Aïkikaï. Le système traditionnel, sur dossier, par présentation par un pair plus gradé, a sans doute ses failles (favoritisme, « oubli » de certains, etc.). Mais il a une très grande vertu : il permet un regard sur le temps long et modère la précipitation de chacun face à son destin. Les pairs les plus anciens en prennent la charge, au besoin réfrénant les ardeurs, faisant parfois patienter de longues années avant l’obtention d’un grade : par exemple, parce que l’engagement fait défaut ou que le comportement n’est pas jugé digne d’un tel grade. Au sein d’Aïkido Avenir, nous sommes quasi toutes et tous passés par ce filtre pyramidal, qui nous semble donc assez naturel.

Le risque patent, avec cet examen de 5e dan, est de créer (ou renforcer) une culture où tout enseignant peut se lancer seul, dans des délais relativement courts, avec une quasi-certitude de réussite. Tout ceci pose de nombreuses questions, auxquelles la fédération apporte bien peu d’explications, sinon l’idée de « faire émerger des talents » (alors que les critères sont, somme toute, essentiellement d’ordre administratif). Mais qu’en fera-t-on ensuite ? Ces nouveaux « hauts gradés » ne sont-ils pas en droit d’attendre des fonctions techniques au sein des ligues ?

On attend encore de réels arguments des élus sur l’intérêt et les modes d’obtention de tels passages de grades.

Quand on voit les conditions de passage du 5e dan cette année (des candidats qui ont dû attendre à l’extérieur plusieurs heures avant de passer ; un examen réduit à 8 mn faute de temps ; un responsable qui dit publiquement « n’allez pas vous plaindre de vos conditions d’examen sur les réseaux sociaux puisque vous êtes tous reçus ! »), le projet de mettre en place la même chose pour le 6e dan nous paraît bien néfaste à terme. On attend encore de réels arguments des élus sur l’intérêt et les modes d’obtention de tels passages de grades. On espère, en tout cas, qu’il ne s’agit pas de se constituer des réseaux de fidélités ou de clientèles.

L’ensemble du corps fédéral doit juger de la pertinence de tels examens, avec une réelle prise en compte des avis du CTN et du CHG. En tout cas, cette promesse d’un examen de 6e dan ne saurait être brandie comme un argument électoral au vu des prochaines échéances de décembre. L’Aïkido n’y gagnera rien. Au contraire, tout ceci doit procéder d’une culture de la collégialité : l’élaboration des projets fédéraux ne peut se faire que dans un cadre collectif et transparent avant que ceux-ci ne soient diffusés au sein de la structure (et non imposés, comme trop souvent actuellement).