De la démocratie en Amériq… Aïkiland !

En 1831, Alexis de Tocqueville effectue un long séjour aux États-Unis afin d’en étudier le système judiciaire. Il en reviendra avec un livre majeur, De la démocratie en Amérique, qui marquera pour longtemps la science politique moderne.

Sans prétendre avoir la hauteur de vues d’un Tocqueville, on peut s’interroger sur les motivations de notre président fédéral qui vient d’adresser un courriel – en son nom propre – à la plupart des présidents d’associations ou sections FFAAA.


Arguant qu’il s’agit de « légitimer et renforcer le caractère démocratique du
fonctionnement de notre fédération », Francisco Dias entend consulter les dirigeants de clubs sur la constitution du futur collège électoral qui procédera à l’élection du prochain comité directeur de la fédération (à la fin de l’automne 2024). Étant candidat à sa propre succession (pour un 3ème mandat), on peut supposer que l’enjeu de ce message est, pour lui, de préparer sa réélection. Nous n’avons pas à contester cela : toute ambition est légitime dans une démocratie, et un président sortant, fût-il au pouvoir depuis près d’une décennie, a le droit de se lancer dès aujourd’hui dans une campagne électorale. Ce qui est discutable, en revanche, c’est la méthode employée, qui donne lieu à quelques inquiétudes.

À la question « quel sera le prochain collège électoral ? », M. Dias propose une alternative aux présidents de clubs :
« 1° Projet : Présenté à [sa] demande par le comité directeur fédéral, de constituer un seul collège électoral composé à 100% des présidents des clubs affiliés, c’est-à-dire vous-mêmes.
2° Projet : Soutenu par plusieurs présidents de ligues, d’ajouter un second collège électoral composé par les représentants des clubs pour participer aux votes. »

On peut émettre trois critiques à cette consultation :

1. On peut noter que la présentation des projets est, d’emblée, politiquement
orientée
, dans la mesure où la seconde proposition, qui a émergé démocratiquement lors de la dernière assemblée générale extraordinaire, est venue effectivement de présidents de ligue mais aussi de simples élus représentants des clubs. Laisser croire qu’il y a une opposition fondamentale entre les présidents de club et les présidents de ligue est une vision caricaturale. Un des processus démagogiques les plus connus est bien de
renvoyer dos à dos de supposées « élites », déconnectées de la réalité, et le «vrai » peuple. C’est oublier que les présidents de ligue sont aussi des élus, membres souvent actifs à l’échelon local d’un dojo.

La question que l’on brûle de poser est de savoir pourquoi M. Dias souhaite écarter du collège électoral les présidents de ligue. Ils sont pourtant aussi un gage de démocratie, puisqu’ils ont été désignés dans le cadre d’une élection légitime. Il y a fort à parier que notre président fédéral semble peu assuré de leur soutien lors de la prochaine assemblée générale élective : peut-être faut-il y lire le signe d’un mauvais fonctionnement et d’une mauvaise entente au sein de la fédération entre les différents cadres dirigeants ? Ce n’est pas de très bon augure pour une institution dont le but, justement est de rassembler et de fédérer…

2. La seconde critique que l’on peut adresser est le caractère assez informel (et fort peu démocratique) des modalités de consultation : un formulaire Google Form. Pourquoi pas, mais qui en assurera le suivi ? Quelles garanties avons-nous de la fiabilité et de la validité des résultats ? Y aura-t-il des scrutateurs indépendants ? Quid de l’anonymat des personnes consultées ? C’est toujours le cas lors d’un sondage ; a fortiori obligatoire pour
un vote démocratique. Et qu’adviendra-t-il demain des présidents de club qui se déclareraient hostiles à la ligne défendue par le comité directeur fédéral ?
Sans forcément y voir malveillance, il y a là une légèreté, dans le processus démocratique, qui est, pour le moins, sujette à caution.

3. La troisième critique, enfin, tient au caractère référendaire et plébiscitaire de la consultation : répondre « oui » ou « non » à une question simple vise souvent à confisquer tout réel débat, surtout lorsque l’ensemble des parties en présence n’a pas une possibilité égale de s’exprimer, dans un délai d’emblée fixé très court. Les opposants à la proposition du comité directeur auront-ils à disposition la même liste de diffusion qu’un président fédéral ? Les clubs ne sont par ailleurs pas toujours très au fait du contexte politique actuel. Rien n’est expliqué dans ce mail fédéral qui vise à séduire des personnes en leur faisant miroiter une once de pouvoir décisionnel, sans en connaître les enjeux, sans pouvoir entendre ou lire d’arguments ou de contre-arguments.

Car le plébiscite (ou le referendum) n’est en aucun cas un gage de démocratie, sauf dans la bouche des populistes (mais qui, par ailleurs, une fois au pouvoir, ne l’utilisent jamais !). Au contraire, cette institution est souvent l’arme dont usaient, depuis la Rome antique jusqu’au Premier ou au Second Empire, ceux qui aspiraient au pouvoir personnel…