La formation en aïkido : un enjeu transversal et fondamental

« Si vous pensez que la formation coûte cher, songez au prix de l’ignorance » (Ray Kroc)

La formation représente un enjeu crucial pour toute organisation et particulièrement pour les fédérations sportives, dont un des objectifs évidents est de permettre l’acquisition et la transmission des compétences techniques et pédagogiques indispensables au développement de leur activité.


Lorsque celle-ci relève de la compétition, cette nécessité de formation et la politique qui en découle vont plutôt de soi, car on les confie le plus souvent aux anciens champions de la discipline qui, forts de leur expérience et de leurs qualités, conduiront – pense-ton logiquement – les équipes vers la performance et les médailles.

Pour l’aïkido, cette logique n’a pas de sens. En effet, discipline non compétitive par nature, sans vainqueur ou vaincu, le but de l’aïkido c’est… l’aïkido, et le but de la pratique, c’est la pratique.

Le chemin étant plus important que la destination finale, dans une perspective infinie d’élévation de soi et des autres, l’objectif ultime de l’aïkido serait l’avènement d’une société humaine plus harmonieuse, en phase avec tous les hommes et la nature.

« Le but de l’aïkido c’est… l’aïkido, et le but de la pratique, c’est la pratique. »


A cette aune, il est terriblement évident que la formation des aïkidokas et de leurs cadres techniques ne saurait être simplement calquée sur celle des fédérations sportives puisque l’aïkido n’est pas un sport !

Mais son enseignement en France ne peut également reproduire fidèlement le modèle japonais, plutôt tourné vers une pédagogie globale où le maître mot serait de ressentir et expérimenter.

En aïkido, la progression n’a pas de limite d’âge. Elle exige toutefois la présence d’un cadre enseignant, dans un dojo (« le lieu de l’étude »), un « senseï » dont les fonctions et le cadre de référence diffèrent fondamentalement de celles de « l’entraîneur » ou du « coach ».

Le « senseï » étant, au sens étymologique, celui qui nous précède dans la Voie, il est également celui, indispensable, qui nous guidera dans la Voie…, et sa formation consistera essentiellement, de façon continue et permanente, à développer son niveau d’expertise au contact de ses élèves (au sein du dojo) et de ses pairs dans des instances créées à cet effet (les « écoles de cadres » par exemple), sous la conduite de senseï plus avancés.

C’est la notion même de formation continue, en résonance pleine et entière avec celle du « Do », ou Voie en aïkido.

L’enseignant doit donc être à la fois la cible de toute formation digne de ce nom et son vecteur principal, tout au long de sa vie de pratiquant.

« L’enseignant doit donc être à la fois la cible de toute formation digne de ce nom et son vecteur principal, tout au long de sa vie de pratiquant. »

Or, hélas, nous observons depuis quelques années une dérive de la politique fédérale en matière de formation initiale et continue consistant à omettre, voire ignorer, l’essence même de notre discipline pour ne s’orienter que sur les chiffres et la production de toujours plus d’enseignants :

  • Aujourd’hui, la priorité absolue est donnée à la formation initiale des cadres avec la concentration des efforts et des moyens fédéraux sur les seules formations diplômantes (Brevet Fédéral et Certificat de Qualification Professionnelle Moniteur Arts Martiaux). Mais former plus de nouveaux professeurs, pour quoi faire ? Où sont les chiffres d’employabilité de tous ces nouveaux profs ? Interviennent-ils tous dans un club ? Non… mais les diplômes sont devenus un critère pour l’obtention de grades techniques de haut niveau. Aberration !
  • Le BF est à la main de la fédération, le CQP également, bien que son renouvellement n’ait pas été formé avec diligence (oui, actuellement la fédération n’est plus en mesure d’ouvrir une nouvelle session faute d’avoir obtenu une validation par les instances). Quant au Diplôme d’État de la Jeunesse, de l’Éducation Populaire et du Sport, il est à la main du Ministère mais notre fédération ne peut développer d’accompagnement sur le seul diplôme véritablement complet.
  • Enfin, parlons du Diplôme d’État Supérieur, pour lequel personne ne s’est clairement battu pour empêcher sa suppression, privant ainsi notre discipline, et toutes les disciplines associées, d’un diplôme d’enseignement de haut niveau, laissant ainsi à un nombre restreint d’élus le soin de pouvoir encadrer les activités centrales de la discipline (en application des directives ministérielles).
  • Quant au projet d’École Supérieure d’Aïkido, il s’est rapidement transformé en dossier inextricable faute de vision et de connaissance du terrain. Cette école censée au départ former les futurs cadres techniques de la FFAAA a buté sur plusieurs impensés (qui formerait ces cadres de haut niveau (sans utiliser les hauts gradés) ? En combien de temps ? Une formation sérieuse nécessite 5 à 10 ans, pas un ou deux, et avec un groupe cohérent de bon niveau… Ce projet bancal a vite été réorienté vers une formation à diplômes d’enseignement, puis en fin de compte silencieusement abandonné malgré un appel national à candidatures.
  • Interrogeons-nous sur la cohérence pédagogique, l’enseignement de la discipline dans la fédération, le lien flou et distendu entre la CTN et les Collèges Techniques Régionaux (CTR), favorisant de fait leur attachement à une politique régionale (archipélisation?), l’absence de concertation entre la politique conduite par l’Institut de formation et les autres organes de formation, la suppression des stages nationaux (même si, consciente de cette aberration, la fédération tente aujourd’hui de les réhabiliter) dans une logique de nivellement où « tout se vaudrait », sans réel souci de compétence ni de hiérarchie.

« C’est à notre génération d’y répondre en priorité, car nous sommes aux premières loges de cette transition systémique. »

Bref, en matière de formation, la fédération fait figure d’un avion sans pilote, où l’on évolue à vue, sans expérience, pourtant avec 40 années d’existence.

Quels sont les objectifs d’un tel dispositif ? Pour répondre à quel besoin ? Manque-t-on de cadres techniques ? Et sur quels critères sélectionner ces personnes, quels débouchés leur assurer si on leur promet une forme de professionnalisation ?

Autant de questions fondamentales qui restent aujourd’hui sans réponse, alors que nous traversons collectivement une véritable crise d’identité à laquelle il est urgent de répondre. Et c’est à notre génération d’y répondre en priorité, car nous sommes aux premières loges de cette transition systémique.

Pour en sortir, il faut (re)penser la formation de nos cadres techniques, patiemment, sans relâche, obstinément, en conjuguant l’enseignement traditionnel de notre discipline avec les attentes de nos sociétés, sans verser dans la politique du chiffre.

C’est à nos yeux en revenant à notre ADN, nos valeurs, notre spécificité, que nous pourrons, ensemble, redonner un nouveau souffle à la pratique et intéresser à nouveau le grand public.